De la confiance fondamentale

màj le 4 janvier 2019

Alors que l’anxiété correspond à un sentiment d’insécurité et de peur non fondé (menace fantasmée ou exagérée), la confiance fondamentale est le sentiment de se sentir en sécurité même par gros temps.

Du point de vue de la “raison”, la confiance fondamentale n’est pas davantage fondée que l’anxiété. Il n’y a aucun moyen de la justifier.

Reste que la confiance fondamentale incite à s’ouvrir à la vie plutôt qu’à se barricader.

Exprimé de façon plus imagée, la confiance fondamentale permet au sentiment sublime qu’est la joie de vivre de rayonner tel un soleil dans le ciel de notre psyché. L’anxiété -comme la dépression ou la fatigue- occulte la joie de vivre.

Tel que l’on comprend le phénomène, le sentiment de confiance fondamentale se développe dans les premiers mois du bambin. La littérature psychologique le désigne d’ailleurs par confiance « primitive » (qui apparaît au premier âge). J’emploie pour ma part le qualificatif « fondamental » parce qu’il désigne mieux ce que j’ai ressenti : le sentiment de trouver une fondation, de trouver la « pierre » qui me manquait et que j’avais tendance à rechercher ailleurs, en particulier dans mes relations amoureuses.

Ce sentiment dépend beaucoup de la qualité de la relation avec les protecteurs, en particulier la mère ou autre personne qui lui prodigue les soins (care taker). C’est durant la période de dépendance complète du bambin envers la mère que ce sentiment va s’élaborer avec plus ou moins de force.

Tout petit en effet, l’enfant se confond avec la personne qui le protège et prend soin de lui. Il n’est pas en mesure de se protéger des émotions angoissantes de l’adulte. Idéalement, il y trouve un havre de paix qui lui sert de « camp de base » pour ses entreprises d’exploration et sa prise d’autonomie physique et psychique. En présence d’une mère équilibrée, il va développer ce qu’on appelle un attachement sécure. Par contre, si la mère est la proie d’émotions douloureuses, celles-ci sont susceptibles de submerger et empoisonner le petit d’homme. Une conséquence peut être le développement du sentiment d’être la cause de ces troubles (sans, bien sûr, que ce sentiment ne soit réfléchi et encore moins explicité). Une autre, le développement d’une phobie de l’engagement : un réflexe de protection par lequel l’individu se met à l’abri de situations potentiellement envahissantes sur le plan émotionnel. Ces comportements correspondent à des formes d’attachement insécure dont je considère être une bonne illustration.

La confiance fondamentale -ou primitive- confère à un individu cette fameuse résilience popularisée par le psychologue Boris Cyrulnik. Muni de cette force, l’individu montre ensuite une capacité parfois étonnante à se relever après des traumatismes, grâce à une aptitude à trouver de l’aide auprès d’autrui et à exprimer sa douleur par différents canaux (en particulier artistiques).

Au contraire, une confiance fondamentale défaillante se traduit par un individu plus fragile, susceptible d’être plus facilement déstabilisé par les événements douloureux. En ce qui me concerne, je considère avoir eu la chance de ne pas avoir été victime de situations traumatisantes postérieures à la période très troublée de mes 15 mois (Elisabeth). En effet, une agression contre moi, un accident grave ou une autre perte aurait probablement aggravé mon trouble. J’apprécie aussi chaque jour la chance que j’ai eu de grandir auprès de parents qui ont manifesté au fil de mon éducation un profond respect de ma personne.

Il est probable que le sentiment de confiance fondamentale soit lié au sentiment d’estime de soi. Telles que je conçois les choses, ce dernier s’élabore également au fil des interactions avec l’entourage mais sur une période plus longue. Il est probable que des relations perverses qui dévaluent l’enfant et conduisent à un déficit d’estime de lui-même aggraveront, en outre, un déficit de confiance fondamentale. Sur ce point néanmoins, je ne me sens guère concerné : mon cas illustre plutôt que l’on peut avoir une bonne estime de soi et pourtant une confiance fondamentale vacillante.

Confiance fondamentale et sentiment spirituel

Quand j’ai commencé, début 2000, à prendre conscience du sentiment de confiance fondamentale, je l’ai spontanément rattaché à la notion de foi. Ce n’était pas incongru puisque l’étymologie du mot confiance est : « avec foi » !

Cependant, le terme foi s’entend habituellement comme « foi en… » (une divinité, une entité, un idéal,…). Or je pense qu’une grande étape dans le développement de l’humanité est de comprendre que la confiance fondamentale est un sentiment qui n’a pas besoin de justification -Dieu aimant et bienveillant, Ange gardien ou Bonne étoile. D’une certaine façon, il me semble que toute tentative de fonder le sentiment de confiance par l’intervention d’un agent transcendant est spéculation motivée par… le manque de confiance fondamentale 🙂 Comme si, décidément, l’individu devait se trouver une « raison » d’avoir confiance, générant des croyances qui font office de plume magique. Peut-être d’ailleurs est-ce pour cela que la remise en question de ces croyances provoque des réactions vives chez le croyant : s’il pense que sa confiance fondamentale résulte de sa croyance, il est alors naturel qu’il protège cette croyance.

Pourtant, tout comme pour un phénomène tel que l’interaction gravitationnelle, il importe d’abord de prendre acte de ce sentiment : il se trouve qu’il existe, qu’il est à la base de l’épanouissement d’un organisme sensible, qu’il fait parfois gravement défaut et qu’alors la vie devient… un enfer.

A l’échelle de l’évolution, je pense qu’aucune espèce ne pourrait perdurer dans un état de peur permanente, qu’un organisme ne peut s’épanouir sans la sensation que l’avenir est porteur de bien-être plutôt que de peine. Certes, pour un organisme qui n’a pas de conscience de soi, n’est pas capable d’envisager son avenir à plus de quelques secondes ou minutes et encore moins sa propre mort, l’anxiété n’est probablement pas un problème ! Par contre, dès lors qu’un organisme a la capacité de former une mémoire du passé, d’envisager l’avenir, sa souffrance et sa propre mort, on se doute qu’il lui est difficile de vivre s’il ne peut « pré-voir » que des possibles douloureux, si sa vision du futur est systématiquement ternie par les résonances des catastrophes de son histoire.

Je voudrais ici aller plus loin dans l’analyse et le discernement entre confiance et spiritualité. Tel que je perçois les choses, je ne pense pas que le sentiment de confiance fondamentale soit nécessairement lié à l’éveil spirituel tel que j’en ai fait l’expérience, à savoir la prise de conscience du « souffle », de ses innombrables manifestations qui dépassent notre entendement et de l’extase mystique d’une vision synthétique, cohérente et lumineuse de l’ordre (cosmos) et du désordre (chaos) des choses (cf. réUnion !).

Ainsi, je constate que des humains qui ressentent cette confiance fondamentale ne manifestent pas nécessairement de sensibilité spirituelle et ne partagent pas entre eux les mêmes conceptions du monde. Cela rejoint d’ailleurs l’idée que d’autres espèces vivantes évoluées sur le plan émotionnel ressentent probablement la confiance fondamentale, quand bien même elles n’aient pas la faculté de conscience réflexive et conceptualisante ou de sentiment spirituel.

[De façon similaire, le développement de la morale ne repose pas nécessairement sur un éveil spirituel. Les codes moraux découlent des sentiments sociaux tels que l’empathie, la culpabilité et la honte, dont certains sont partagés avec d’autres espèces tels que les grands singes. Ainsi, tout être doué d’empathie se sent touché par la souffrance d’autrui, souhaite pouvoir l’apaiser et agit en sorte de ne pas la générer. Si l’éveil spirituel intervient, c’est peut-être dans l’accroissement de la sphère d’estime, c’est-à-dire de la communauté à laquelle un individu se sent lié : sa famille, ses amis, ses compatriotes, tous les humains voire tous les organismes vivants. Pour reprendre le point de vue qu’expose Bergson dans Les deux sources de la morale et de la religion, la force d’aspiration (spirituelle) est une composante de l’émergence d’une morale mais elle n’est pas la seule : la morale découle pour beaucoup de la force de pression sociale.]

Or, le fait est que le mot foi est souvent associé à un cheminement spirituel : je crois que c’est un amalgame et je préfère donc utiliser l’expression confiance fondamentale pour désigner un sentiment qui n’a pas à être expliqué pour être et qui ne découle ni obligatoirement ni automatiquement d’une démarche spirituelle. Autrement dit, l’éveil d’un sentiment spirituel ne me semble ni nécessaire ni suffisant pour assurer la confiance fondamentale.

Certes, le sentiment spirituel est source d’une grande joie qui peut redonner du goût de vivre et ce faisant endiguer un mal-être. Pourtant, quand bien même l’organisme a pris conscience de l’évolution créatrice dans laquelle il s’inscrit, quand bien même il a compris que l’avenir offre un champ des possibles que la raison ne peut pré-concevoir et que «tant qu’il y de la vie, il y a de l’espoir», le manque de confiance fondamentale l’amènera à se cabrer ou au contraire à s’imposer, assoiffé de sécurité, en demande infinie d’un climat protecteur.

Au contraire, la confiance fondamentale dénuée de sens spirituel peut, me semble-t-il, dégénérer en une confiance exacerbée en son ego -sorte de petite personne envisagée comme toute puissante et indépendante du reste du monde- susceptible d’engendrer un comportement d’arrogance. De mon point de vue, cette tendance engendre les postures de domination « impérialiste ».

Ainsi, si les deux sentiments me paraissent pouvoir exister indépendamment l’un de l’autre, je crois que l’alliance du sentiment spirituel et du sentiment de confiance fondamentale constitue la clé d’une humanité mature. La notion de confiance en soi devient alors plutôt confiance en Soi : le terme Soi étant ici une autre façon de désigner la dynamique créative, processus qui dépasse les limites de notre individualité et dont chacun est une incarnation spécifique.

Dans la page que je consacre à mon expérience d’éveil spirituel, j’ai évoqué la sensation de prendre contact avec une partie de moi-même que j’ai « personnifiée » comme une sorte de petit navigateur intérieur qui, en toute circonstance, resterait serein et lucide. Tel que je le ressens et l’envisage, ce petit navigateur est « très proche » du processus d’évolution créatrice dont il émane. Ainsi, je le perçois comme la combinaison de la pulsion de vie, d’une intelligence intuitive du processus évolutif, et de la confiance fondamentale.

Quand j’avais fait sa rencontre, fin 99, je lui avais donné le nom de Petit Jérôme mais j’avais rapidement eu le sentiment qu’il correspondait à ce que d’autres ont désigné il y a quelques siècles par… le Christ ! En outre, je trouve qu’il y aussi quelque chose du Petit Prince dans cette part de soi.

Quant au sentiment de confiance fondamentale, j’en trouve son expression dans des symboles tels que le Graal ou la Pierre Philosophale.

***

L’amalgame entre éveil spirituel et réparation de la confiance fondamentale n’est pas anodin. Ainsi, il me semble malencontreux de véhiculer l’idée que des démarches telles que prière ou méditation permettent de restaurer durablement la confiance fondamentale et de résoudre les troubles anxieux.

Pour ce que j’en sais au travers de ma pratique, la méditation est fructueuse pour l’accroissement de la compréhension. Elle permet de prendre conscience de certains phénomènes psychiques, en particulier la compulsion à former des raisonnements et à se laisser accaparer par les idées. En créant un climat favorable au lâcher-prise, la posture méditative permet à l’intelligence intuitive de s’ouvrir et de révéler une vision plus complète. En d’autres terme, elle « laisse la parole » au petit navigateur qui peut alors exposer sur la scène de la conscience son point de vue privilégié. En bref, la méditation est une démarche d’éveil spirituel.

Bien sûr, puisqu’elle requiert de s’isoler de l’agitation du monde, la pratique méditative va dans le sens de la tendance à l’évitement d’un individu anxieux socialement, ce qui lui rend cette discipline attractive. Peut-être même que, par leur tendance au retrait, les anxieux ont une plus grande propension à suivre un cheminement spirituel !

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