Monnaies, Money…

page créée en octobre 2011, modifiée le 22 décembre 2018

Au Monopoly, comme dans la vraie vie, l’argent est créé “ex-nihilo” par “la banque”.

Par contre, dans ce jeu, le rôle de banquier n’a pas… d’en-jeu : en effet, même s’il est tenu par l’un des joueurs, ce-dernier ne tire aucun avantage de son rôle de banquier (si ce n’est le plaisir de manipuler plus de billets ?!…).

Qui accepterait de jouer au Monopoly si le joueur désigné banquier demandait des intérêts sur l’argent “prêté” (mais en fait créé) et pouvait inclure dans son capital ce qu’il récupère de son statut de créateur de monnaie ?


L’argent !…

Voici quelques notions fondamentales qu’il me semble important de comprendre à son propos.

Ne cherchant pas à présenter un article académique, je n’indique pas les références de mes sources au fil du texte. Je propose à la fin une liste de documents pédagogiques plus ou moins complexes et j’invite le lecteur à s’y plonger plutôt que de croire sur parole ce que j’affirme ici.

Dans nos systèmes, toute monnaie en circulation correspond à une dette

La monnaie est un moyen d’introduire un décalage temporel entre la cession d’une richesse et l’acquisition d’une autre. Alors que le troc impose une simultanéité, la monnaie permet d’introduire une souplesse dans les échanges à l’intérieur d’une communauté.

A certaines époques, la monnaie était elle-même une richesse, sous forme suffisamment fractionnable pour servir d’intermédiaire (sel, or). (1)

Actuellement, la monnaie n’a aucune valeur en elle-même. Elle représente un compteur. L’incrémentation du compteur d’un acteur (+1€) correspond à la diminution du compteur d’un autre acteur (-1€). Le système monétaire actuel est un pur système d’information.

Pour une communauté qui initie un système monétaire de cette sorte, tous les compteurs sont à zéro au départ. Dès qu’une transaction a lieu -par exemple d’une valeur de 100€- le compteur du vendeur passe à +100 (sous forme d’espèces dans sa poche ou de chiffres sur son compte) tandis que celui de l’acheteur est à -100€ (dette). Bien sûr, l’état des compteurs doit être tenu et surveillé par un organisme tiers.

Ce fait peut être surprenant pour un novice mais n’a rien de choquant. Ce qui l’est, c’est d’entretenir l’idée qu’il faudrait effacer les dettes alors que, dans un tel système, cela reviendrait à supprimer la monnaie !

Reformulation :

Si j’emprunte à la banque pour acheter, disons, une voiture de 10.000€, la banque met à ma disposition une « attestation » que je transmets au vendeur comme quoi il a cédé un bien valant 10.000€ et peut donc prétendre acquérir sur le marché des biens/services pour une valeur égale.

Ces 10.000€ constituent une sorte de « bon d’achat » pour celui qui le reçoit.

La banque se charge en même temps de prendre note que je dois, de mon côté, procurer à la communauté des biens/services à hauteur de 10.000€. J’ai donc une dette, non pas envers la banque, mais envers la communauté.

Si j’étais déjà en possession des 10.000€ c’est que j’avais, par le travail ou par les rentes, obtenu cette attestation comme quoi j’avais un solde positif, autrement dit le droit d’acquérir des biens/services à hauteur de 10.000€. En achetant ma voiture, j’ai exercé ce droit.

Ainsi, il est cohérent que toute monnaie en circulation corresponde à une dette. Cependant, il s’agit d’une dette envers la communauté et non pas envers l’établissement gestionnaire qui, lui, ne s’est privé d’aucune richesse.

La question des intérêts sur un prêt

Charger des intérêts sur un prêt est pertinent dans la mesure où le prêteur se prive de la possibilité d’utiliser l’objet qu’il prête ou, dans le cas d’un prêt de monnaie entre acteurs non bancaires, d’utiliser les « bons d’achats » que représentent les euros prêtés.

De plus, dans la mesure où celui qui emprunte est censé investir dans une activité productrice de richesse, il est également pertinent que le prêteur soit intéressé sur la richesse créée.

Par contre :

  • dès lors que l’on demande des intérêts, il faut également mettre en circulation la monnaie qui correspond à ces intérêts, sinon il y a inévitablement un déficit croissant de monnaie par rapport à la dette totale (capital principal + intérêts).
    C’est ce qu’il se passe dans notre système actuel.
    C’est à la communauté de mettre en circulation cette monnaie, sans intérêt qui y soit attaché sous peine d’aggraver l’écart dette-monnaie.
  • il n’y rien qui justifie qu’un établissement bancaire charge des intérêts pour la monnaie mise en circulation puisque la banque, ce faisant, ne se démet d’aucune richesse. Son rôle se résume finalement à administrer les compteurs des acteurs, et en particulier à veiller à ce qu’un acteur ne reste pas durablement ou excessivement dans le négatif.
  • il est scandaleux d’entretenir l’idée que le montant mis en circulation par une banque lors d’un crédit correspond à une richesse qu’elle, ou ses épargnants, ont accumulée. Une banque peut mettre en circulation 10, 20, 30 fois le montant de ses réserves (réserves qui sont elles-mêmes constitués de monnaie-dette).
    Il ne s’agit donc pas de prêts.

Le rôle des banques relève du service public. Il est normal qu’elles soient rémunérées pour ce service mais il est aberrant de les voir exiger une rémunération qui dépend du montant et de la durée des crédits en entretenant les croyances qu’elles « prêtent » et « prennent des risques »

Le système de réserves fractionnaires

Cela demande du temps pour découvrir et comprendre le mécanisme du système de réserves fractionnaires. La meilleure présentation me paraît être celle proposée ici (extrait de Zeitgeist Addendum sous-titré en français – 12min).

Historiquement, les réserves étaient constituées de métaux précieux (or) et le système de réserves fractionnaires a été développé pour permettre aux banques de mettre en circulation plus de monnaie que le montant des richesses en réserve. Ce système a permis aux banques d’augmenter largement l’assiette sur laquelle elles récoltent des intérêts.

Actuellement, les réserves sont elles-mêmes constituées d’une monnaie sans valeur intrinsèque, émise “ex-nihilo” par les banques centrales contre reconnaissance de dettes de la part les emprunteurs (banques commerciales ou, hors de d’Europe, les états). Cette “monnaie centrale” constitue moins de 10% de la masse monétaire.

Quoiqu’il en soit, l’ensemble de la monnaie en circulation est de la monnaie-dette et la notion de réserve n’a plus guère de sens.

Les Etats empruntent auprès d’établissements privés

…Ils payent donc des intérêts sur des “prêts” qui, comme on l’a vu, n’en sont pas du tout.

En Europe, la BCE est un établissement public qui reverse à la communauté les intérêts de ses « prêts » . Par contre, les états ne peuvent emprunter qu’auprès des banques commerciales (article 104 du Traité de Maastricht). Les intérêts sur les dettes des états européens reviennent donc principalement au secteur privé.

En France, l’état ne peut plus émettre de monnaie depuis 1973. Actuellement, le montant de la dette nationale correspond aux intérêts cumulés ces quarante dernières années. Ainsi, l’endettement nationale n’est pas dû à un train de vie excessif mais au transfert de l’émission monétaire à des établissements privés.

Aux Etats-Unis, la Federal Reserve est, dans les faits, un établissement privé dont les propriétaires, les principales banques commerciales qui l’ont fondée (JP Morgan, Citibank, Bank of America,…) , récoltent chaque année, par statuts, 6% du montant de leur part. Le Trésor américain emprunte auprès de la Fed. Là encore, les intérêts de la dette de l’état reviennent donc en grande partie au secteur privé.

En quoi les banques sont-elles en difficulté ?

Quelques éléments de réponse :

  • les grands banquiers savent très bien le pouvoir que leur confère leur position. Il est naïf de ne pas comprendre qu’ils cherchent à en avoir plus. Toutes les grandes crises financières sont l’occasion de concentrations bancaires. Les vainqueurs ressortent plus puissants de ces crises.
  • les banquiers peuvent préférer tenir un établissement à flots en le renflouant via… l’état. Une façon comme une autre d’accroître un peu plus la dette nationale envers les banques.
  • lorsque le cours de l’action d’une banque chute, les perdants sont les petits actionnaires. Les gros actionnaires, en particuliers les banques concurrentes, vont pouvoir racheter l’établissement à bon compte. De plus, quand bien même le cours de son action chute, la banque ne perd pas les titres de propriétés -de vraies richesses- qu’elle a pu acquérir à bon compte au fil de son activité auprès de créanciers qui lui ont fait défaut. En effet, un des aspects pervers du système actuel est l’inévitable défaut de certains acteurs du fait du déficit de monnaie par rapport à la dette.

Documents

La référence la plus fiable, mais aussi la plus technique, est le document émis dans les années 90 par une branche régionale de la Fed : Modern Money Mechanics

  • livre : La Monnaie, un enjeu de politique (2018 – Les économistes atterrés)
  • vidéo : Comprendre la dette publique  (10′)
  • vidéo : La dette : une spirale infernale (2015 – 1h20) Diffusé sur Arte en février 2015, il s’agit -il me semble- du premier documentaire dévoilant sans fard l’arnaque de la dette sur une chaîne TV institutionnelle.
  • vidéo : Argent : Dette, crise, chômage (2014 – 2h): la partie qui concerne la monnaie (premières 75′) me semble être de loin la présentation la plus précise et soignée.

 


(1) Dans son livre Debt, The First 5,000 Years (2011) l’anthropologue David Graeber montre que la croyance selon laquelle il y aurait une évolution temporelle “troc -> monnaie matérielle -> monnaie de crédit” ne peut être étayée par aucun élément factuel. Au contraire, tout indique qu’il y a eu des allers-retours et des cohabitations entre ces différents modes d’échanges.

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